Almine Rech Bruxelles a le plaisir de présenter 'L'origine du vide', la troisième exposition personnelle de Kim Tschang-Yeul à la galerie, du 14 mars au 12 avril 2025.
Kim Tschang-Yeul a un parcours constitué de combats et d’exils multiples. Alors qu’il n’a que 15 ans, il fuit, de nuit, son village natal en Corée du Nord. Il ne revoit jamais sa famille, et notamment son cher grand-père, qui a fondé l’école du village, inspiré sa vocation, et dont il a perdu la trace. Enrôlé par la suite, de force, contre les communistes, l’artiste voit ses amis disparaître et manque de mourir au front. La guerre civile et l’exil vont marquer inévitablement l’homme.
Héritier des mouvements d'après-guerre coréens, Kim Tschang-Yeul a développé pendant cinquante ans une œuvre absolument unique, remarquable, concentrée autour d’un seul motif : la goutte d’eau. Ces gouttes ne sont pas simplement une expression d’une sensibilité asiatique liée à la Nature et aux spiritualités comme le zen et le taoïsme. Elles incarnent aussi un processus de purification, un travail de transformation du trauma de la guerre. La goutte d'eau, en effet, n'est pas un simple vide, mais une forme encore visible de ce vide originel, qui finira par disparaître dans la toile, laissant place à un espace de silence et de lumière.
Si l’œuvre de Kim Tschang-Yeul évoque la quiétude, son apparente sérénité est le résultat d’un long processus de transmutation. Dans les premières années de sa carrière, ses oeuvres informelles expriment l’obsession du peintre pour les matières et les fluides corporels, autant de motifs qui cristallisent l’horreur, la violence, et la guerre. Peu à peu, comme en témoignent aussi bien ses carnets de croquis que ses toiles les plus abouties, cette matière viscérale se transforme en goutte d’eau. Son admiration pour Francis Bacon, maître de la représentation de la chair et de la blessure, souligne cette dualité : là où Bacon expose la violence du monde de façon frontale, Kim Tschang-Yeul l’absorbe et la dissout dans le motif de la goutte d'eau. Ce contraste révèle toute l’ambiguïté de son œuvre.
Kim Tschang-Yeul a peint des centaines de milliers de gouttes d’eau, toutes pareilles et toutes différentes. Déployant sa mécanique implacable, à la manière d’un illusionniste, avec quelques variations concernant le choix des formats et des supports, l’œuvre est d’une efficacité inouïe. Ces gouttes sont aussi un témoignage de sa recherche intérieure, où chaque goutte, tout en transparence et légèreté, porte en elle le poids de son passé et de ses souffrances. Ces gouttes, dans leur répétition infinie, sont une démonstration éloquente de la rigueur, et du travail précis d’ombre et de lumière de Kim Tschang-Yeul.
Depuis 1971, il confie ne savoir rien faire d’autre. « Voilà, c’est ce que je dois faire », dit-il lors de la conférence de presse organisée pour l’inauguration de son musée en Corée. Ces gouttes n’ont « aucune signification », comme il le précise, tout comme l’infinie répétition de ce motif pendant cinquante ans. Mais si elles n’ont pas de signification explicite, elles sont pourtant le moyen pour l’artiste de « vivre sans peur », de « purifier » son âme des horreurs passées. Pour Kim Tschang-Yeul, cette quête de sérénité passe par l’effacement de ses angoisses, par la création d’un vide nécessaire pour survivre à la guerre et aux blessures du passé.
La vérité sur l’artiste oscille avec la même variété que les gouttes d’eau se sont déployées à travers les années. Résidant notamment à Paris, l’homme, poli, réservé, solitaire, citait le moine Bodhidharma et était un grand amateur de l’œuvre de Lao Tseu, ou de Jean-Paul Sartre. Il était connu pour garder généralement le silence, à l’image d’un sphinx. Mais derrière cette tranquillité apparente, se cache l’obsession de l’horreur et de la souffrance, une obsession qui l’a poursuivie toute sa vie.
Les rares confidences de l’artiste révèlent que ces gouttes ont servi à « effacer les angoisses » d’une vie « inutilement compliquée » et à « vivre sans peur ». Elles sont la métaphore d’un processus de transmutation, où la matière visqueuse et épaisse des fluides corporels, qu’il a explorée dans ses carnets de croquis, devient progressivement une goutte d’eau légère et translucide. Ce processus de transformation de la matière en légèreté reflète la recherche taoïste d’un état naturel de l’homme, fluide et adaptable comme l’eau.
Son œuvre, aux confins du dolorisme et d’une forme de mysticisme, est à la fois magistrale et mystérieuse. La goutte d’eau n’est pas tout à fait le vide, elle en est la forme encore visible, avant de disparaître dans la toile (tâche), puis de ne laisser que la toile vide. La toile vide elle-même, selon lui, incarne ce vide originel que l’on retrouve dans le bouddhisme et le taoïsme : un vide non pas comme néant, mais comme potentiel pour une ouverture à la transformation, à l’immensité de l’invisible.